22. mai, 2026

Les frontières à l’épreuve du monde contemporain

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Souveraineté, inégalités et recomposition géopolitique.

Qu’est-ce qu’une frontière ?

Elle dessine le périmètre de l’exercice d’une souveraineté étatique et constitue l’un des paramètres de l’identité en traçant la distinction entre le dedans et le dehors, en délimitant le cadre de la définition d’une citoyenneté. La frontière internationale est la limite entre deux souverainetés étatiques, deux ordres juridiques, deux systèmes politiques, monétaires, deux histoires nationales. Elle est une discontinuité et un marqueur symbolique.

– Michel Foucher « Questions Internationales » Mai-Août 2016.

À l’heure où les flux de capitaux, de marchandises et d’informations traversent les continents avec une rapidité inédite, les frontières semblent, à première vue, appartenir à un monde en voie de dépassement. Pourtant, loin de disparaître, elles sont bien présentes, se déplacent et se renforcent. De la construction de murs physiques au développement de dispositifs technologiques de contrôle, en passant par l’externalisation des politiques migratoires, les frontières demeurent au cœur des dynamiques géopolitiques contemporaines. Cette apparente contradiction – entre ouverture globale et fermeture territoriale – révèle toute l’ambivalence de ce concept.

Historiquement, les frontières se sont imposées comme des éléments constitutifs de l’ordre international moderne, notamment depuis la Paix de Westphalie (24 octobre 1648), qui a consacré un monde structuré en États souverains et territorialement délimités. Elles remplissent, à ce titre, des fonctions essentielles en tant d’attributs des états-nations : délimitation de l’autorité politique (territoire), organisation juridique des sociétés (institutions), définition des communautés de citoyens (population). En ce sens, elles apparaissent comme des conditions de possibilité de la souveraineté et de la démocratie et représentent un élément constitutif indispensable d’un état.

Cependant, cette légitimité politique semble aujourd’hui contestée. Dans un monde marqué par des inégalités massives entre États et par l’affirmation de principes universalistes, les frontières peuvent être perçues comme des instruments d’exclusion. En restreignant la liberté de circulation et en conditionnant l’accès aux ressources à l’appartenance nationale, elles contribuent à la reproduction d’inégalités globales pouvant paraitre difficilement justifiables du fait du possible caractère arbitraire des régimes frontaliers.

Histoire des frontières

L’histoire des frontières est en réalité l’histoire de la manière dont les humains organisent l’espace, le pouvoir et l’identité. Elle évolue énormément selon les époques : au départ floues et mouvantes, les frontières deviennent progressivement fixes, tracées et contrôlées. Dans les sociétés anciennes (préhistoire, Antiquité), les frontières ne sont pas des lignes précises, se référant à des frontières physiques : fleuves, montagnes, déserts et des zones de transition plutôt que des limites nettes. Par exemple, l’Empire romain avait des frontières comme le Rhin ou le Danube, mais aussi des zones militaires appelées limes, qui étaient plus des régions de contrôle que des lignes exactes.

À cette époque, ce qui compte, c’est le contrôle réel du territoire, pas une ligne sur une carte. Au Moyen Age, les frontières restent instables du fait que les territoires sont liés à des seigneurs, rois, Eglise, plutôt qu’à des états. Une frontière peut changer simplement par un mariage, une guerre, un héritage. Les cartes sont très différentes d’une année à l’autre. Un tournant majeur arrive avec la signature des traités de Westphalie en 1648 qui posent une idée centrale : chaque état est souverain sur un territoire défini. Les frontières deviennent alors des éléments déterminants en devenant fixes et en étant partie intégrante de la notion d’état-nation. On assiste alors à la naissance des frontières modernes. Ensuite, aux 18ème et 19ème siècle, les cartes deviennent plus précises et les frontières ont tendance à être tracées de façon géométrique. Le concept d’état-nation, c’est-à-dire un peuple occupant un territoire délimité apparait. Après les guerres napoléoniennes, les congrès de Vienne (septembre 1814-juin 1815) redessine les frontières de l’Europe. Ailleurs, les frontières sont tracées sans tenir compte des peuples comme lors de la Conférence de Berlin (15 novembre 1884-26 février 1885) qui organise le partage de l’Afrique. AU 20ème siècle, les deux guerres mondiales bouleversent les frontières. Après la Seconde Guerre mondiale, les frontières sont stabilisées mais divisées par la guerre froide avec le « rideau de fer » et le mur de Berlin (1961–1989), frontière idéologique autant que physique. Aujourd’hui, les frontières ont un double rôle d’ouverture et de fermeture.

Les frontières comme fondement de l’ordre international

La frontière est d’abord une institution constitutive de l’ordre politique moderne. Cette logique est approfondie par Jean Bodin (1530-1596), pour qui la souveraineté est indivisible et territoriale. Sans frontière, il n’y a ni autorité stable ni ordre juridique cohérent. Pour Thomas Hobbes (1588-1679), la souveraineté est la condition de la sécurité collective. Sans délimitation territoriale, il n’existe ni loi stable ni autorité effective. Dans la pratique contemporaine, cette logique reste pleinement active. La guerre en Ukraine illustre brutalement la centralité des frontières dans les conflits interétatiques : la contestation des limites territoriales y remet en cause l’ensemble de l’architecture sécuritaire européenne et contrevient à la notion de souveraineté, liée à la délimitation de l’état par des frontières reconnues. Ce sera d’ailleurs la base de l’argumentation développée lors du Mémorandum de Budapest (5 décembre 1994). De même, le conflit du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan suite à la partition (1947) rappelle que de nombreuses frontières issues de la décolonisation demeurent instables, disputées et hautement militarisées. Enfin, les frontières sont zones de tension comme on le voit dans le nord de l’Europe avec la frontière entre la Finlande et la Russie (1340 kms) et avec les pays baltes quasiment encerclés par la Russie (l’état russe lui-même et l’enclave* de Kaliningrad) et la Biélorussie (allié de la Russie). D’autre part, Michael Walzer (né en 1935) insiste sur le rôle des frontières dans la constitution des communautés politiques. Une démocratie suppose un demos identifiable : il faut savoir qui décide et au nom de qui. Elles sont d’abord indispensables à la démocratie. Sans frontières, il n’existe pas de peuple souverain clairement défini. Elles sont également liées à la justice sociale. Dans la tradition de John Rawls (1921-2002), les mécanismes redistributifs reposent sur des communautés politiques délimitées, fondées sur une solidarité institutionnalisée. Les frontières répondent à des impératifs de sécurité et de stabilité dans un système international dépourvu d’autorité centrale. La frontière israélo-palestinienne illustre cette dimension sécuritaire extrême, où la fermeture et le contrôle sont justifiés par la survie politique de l’État.

De même, la crise migratoire européenne de 2015 a montré que même des espaces fortement intégrés comme l’Union européenne peuvent réactiver des contrôles frontaliers en situation de crise. La frontière apparaît ici comme condition de possibilité de l’ordre politique et comme condition de stabilité politique et sociale.

Les frontières comme production d’inégalités et d’exclusion

Cette fonction politique fondamentale est toutefois de plus en plus contestée. La frontière n’est plus seulement une ligne de séparation : elle peut structurer des hiérarchies globales profondes. La situation de la Méditerranée centrale et de la Manche en constitue une illustration dramatique : des milliers de migrants tentent chaque année de rejoindre l’Europe et le Royaume-Uni. Le lien entre les frontières et les migrations est alors évident : les frontières ne sont pas seulement des lignes sur une carte, elles sont des dispositifs qui organisent, filtrent et contrôlent les déplacements humains. D’abord, une frontière définit l’espace d’un État. Elle distingue un “dedans” (où l’État exerce sa souveraineté) et un “dehors”. Les migrations, elles, consistent précisément à franchir cette limite : entrer, sortir ou s’installer dans un autre territoire. Donc, sans frontières, la notion même de migration internationale serait beaucoup moins structurée juridiquement et politiquement. Ensuite, les frontières jouent un rôle de tri. Elles déterminent qui peut entrer légalement (touristes, travailleurs, étudiants), qui peut rester, et qui est considéré comme “irrégulier”. Elles transforment donc un même déplacement en catégories différentes : migration économique, demande d’asile, migration clandestine, etc. De même, la frontière États-Unis / Mexique matérialise une asymétrie économique majeure entre deux espaces pourtant interconnectés. Le mur et les dispositifs de contrôle y fonctionnent comme instruments de tri entre population.

Cette critique est développée de manière systématique par Joseph Carens (né en 1945), qui compare les restrictions migratoires contemporaines à des formes modernes de privilège héréditaire. La citoyenneté, selon lui, fonctionne comme une barrière de naissance, indépendamment du mérite ou des besoins individuels : naître du « bon côté » de la frontière conditionne radicalement les trajectoires de vie, indépendamment du mérite individuel. Les analyses de Thomas Pogge (né en 1953) vont plus loin en montrant que les frontières participent à la reproduction des inégalités globales, en structurant un ordre économique profondément asymétrique. Enfin, les frontières héritées de la colonisation en Afrique continuent de produire des tensions internes et des conflits étatiques, révélant leur caractère souvent arbitraire. La frontière apparaît ici comme instrument de hiérarchisation globale.

L’imaginaire romantique des frontières

Et si la frontière faisait rêver ? Et si la frontière représentait un espace d’authenticité, de danger et de liberté ? On ne parlera pas de « romantisme » au sens littéraire pur, mais plutôt d’une lecture romantisée de la frontière. Celle-ci tend alors à essentialiser la limite territoriale en la dotant d’une profondeur historique, affective et identitaire, au détriment d’une analyse de ses fonctions concrètes de contrôle et de gouvernement. La frontière est alors envisagée comme construction symbolique avec une approche qui tend à naturaliser la frontière (« frontière naturelle », montagnes, fleuves) ou à la sacraliser (frontière comme limite identitaire, presque organique). La frontière peut apparaitre comme un rempart protecteur (imaginaire de la forteresse), un lieu de souveraineté pure, ou encore un espace héroïque (gardes-frontières, défense du territoire) et aussi un récit d’aventures participant activement au roman national. L’exemple-type est la place centrale de la frontière (frontier) dans le roman national américain agissant comme un mythe fondateur qui a façonné l’identité, les valeurs et l’imaginaire des Etats-Unis. Dès la fondation du pays par les Pères Pélerins (Father Pilgrims), la frontière devient ainsi un symbole d’expansion, de progrès et de puissance nationale. Cette dynamique est liée à l’idée de Destinée manifeste (Manifest Destiny) soit la conviction que les Américains ont pour mission quasi divine d’occuper et de transformer le territoire jusqu’au Pacifique (far west) c’est-à-dire « repousser la frontière ». L’historien Frederick Jackson Turner (1861-1932) formalise cette idée en 1893 avec sa célèbre « Frontier Thesis » qui stipule que la frontière est le moteur de la démocratie américaine et qu’elle favorise l’individualisme, l’esprit d’initiative et l’égalité des chances.

Aujourd’hui ?

Les frontières contemporaines ne disparaissent pas : elles se recomposent. Comme l’analyse Wendy Brown (née en 1955), la mondialisation produit un paradoxe : les États se déclarent ouverts économiquement mais renforcent leurs dispositifs de fermeture territoriale. Les murs deviennent alors des objets hautement symboliques de souveraineté. Les frontières apparaissent comme des institutions indispensables à l’ordre politique car elles structurent la souveraineté, la démocratie et la solidarité mais peuvent être génératrices d’inégalités profondes dans un monde fondé sur l’interdépendance. D’autre part, les frontières ne se limitent plus aujourd’hui à des lignes physiques tracées sur une carte. Elles prennent des formes nouvelles, souvent moins visibles mais tout aussi importantes : numériques (contrôle des données, souveraineté numérique des états), le retour des murs physiques… mais modernisés (barrières avec technologies comme le mur entre les États-Unis et le Mexique).

Plutôt que de penser leur disparition ou leur renforcement absolu, il convient sans doute de penser leur transformation : les frontières ne sont ni des murs immuables ni des lignes appelées à s’effacer, mais des instruments politiques évolutifs, dont la légitimité doit être constamment réévaluée à l’aune des exigences de justice et des réalités géopolitiques contemporaines.

*Enclaves.

Une enclave est un territoire ou un état enfermé dans un autre (de la racine latine clavis, clé ou verrou). C’est le cas par exemple du Vatican avec l’Italie, du Lesotho avec l’Afrique du Sud ou la Gambie dans le Sénégal. Un état peut avoir une partie de celui-ci enclavé dans un autre état. C’est le cas de l’oblast (district) russe de Kaliningrad situé entre la Pologne et la Lituanie. Ce territoire russe est délimité par des frontières qui revêtent une importance particulièrement géopolitique. En fait, Kaliningrad (anciennement Königsberg) est une base militaire russe (terrestre, aérienne et navale) plantée dans l’Union Européenne avec un accès à la mer Baltique d’où son importance géostratégique.

Pour aller plus loin.

Foucher M. « Le retour des frontières » Ed.CNRS 2020.

Foucher M. « A quoi servent les frontières ? » Questions Internationales Mai-Août 2016.

https://www.vie-publique.fr/files/fiche_produit/pdf/3303331600794_EX.pdf

Nikolic Z. « L’atlas des frontières insolites » Ed.Armand Colin 2022.

Papin D. Tertrais B. « L’atlas des frontières » Ed.Les Arènes 2024.

Perier D. Veber J.B “Tracer des frontières » Ed .Novice 2025.

Alain Boge
Alain Boge
Enseignant en Géopolitique et Relations Internationales. HEIP Hautes Etudes Internationales et Politiques - Lyon. Czech University of Life Sciences-Dpt Economy - Prag (Czech Republic). Burgundy School of Business-BSB - Dijon-Lyon. European Business School-EBS - Paris.
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