18. februar, 2026

La doctrine Jaishankar : de l’Hindutva à la realpolitik.

Share

Dans un monde marqué par des bouleversements de pouvoir, l’Inde ne cherche pas à prendre parti, mais à influencer le cours des choses grâce à une realpolitik calculée. La doctrine Jaishankar définit le cadre de cette ambition.

Aujourd’hui, l’Inde se présente comme l’autre géant en Asie et peut jouer une sorte de contre-pouvoir à l’hégémonie chinoise. Le pays a un réel poids géopolitique : 1ère population mondiale (1,4 milliard d’habitants soit 17,2% de la population mondiale) devant la Chine, 5ème économie mondiale, une place stratégique dans l’océan Indien, peut-être l’océan le plus stratégique au Monde, à cause du trafic de marchandises et de ressources énergétiques entre le Moyen-Orient et l’Asie, pivot des relations Asie Centrale-Asie du Sud-Est. D’autre part, l’Inde occupe une place prépondérante et reconnue dans l’industrie informatique mondiale. Le Premier ministre indien veut aujourd’hui faire reconnaitre aux grandes puissances le rôle d’acteur clé de l’Inde dans le (dés)ordre mondial. Il est donc intéressant de savoir où se situe l’Inde au niveau de sa politique extérieure, base indispensable d’une stratégie cohérente et ambitieuse.

En devenant le premier 1er ministre de l’Inde en 1948, Jawaharlal Nehru met au point une stratégie de « non-alignement »[1]. qui vise à ce que l’Inde reste neutre entre les deux blocs de la guerre froide. Cela lui permettait d’obtenir de l’aide du plus grand nombre de partenaires possible et ainsi de se concentrer sur son développement économique et social. Là où Nehru cherchait à se tenir à distance des blocs pour préserver la souveraineté indienne, Subrahmanyam Jaishankar (né le 9 janvier 1955 à New Delhi), ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement indien depuis le 31 mai 2019, revendique une diplomatie transactionnelle, décomplexée et hiérarchisée. L’Inde coopère étroitement avec les États-Unis (dans la coalition Quad), achète des armes à la Russie et à la France, dialogue avec l’Iran, et s’investit dans le Sud global, non par neutralité, mais par calcul d’intérêts. La doctrine Jaishankar va prolonger le non-alignement en le dépouillant de son habillage idéologique, pour en faire un instrument pragmatique d’autonomie stratégique dans un monde multipolaire. L’Inde, consciente de son importance grandissante due à son économie et à l’habileté politique de Narendra Modi, entend dicter un agenda international dont les bases ont été expliquées par le ministre des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar dans son livre paru en 2020, The indian way : Strategies for an uncertain World. Il explique dans son livre les bases de la stratégie internationale indienne qu’il formalise autour de cinq principes majeurs :

1.La primauté de l’intérêt national (national interest).

“Foreign policy is about interests, not about moral posturing.” interaction with think tanks and diplomats, New Delhi, 2021.

La diplomatie indienne ne se fonde pas sur des injonctions morales externes, mais sur le calcul rigoureux des intérêts de l’État. Ce principe ancre le réalisme au cœur de la politique étrangère : l’Inde agit selon ses priorités et non selon les attentes de partenaires ou de blocs idéologiques.

2.L’autonomie stratégique plutôt qu’un non-alignement obsolete.

“We have always made it clear that we have the freedom of choice; we have the strategic autonomy.”  Hindustan Times Leadership Summit, New Delhi, 6 December 2025.

La doctrine Jaishankar met l’accent sur la liberté de décision et le « multi-alignement ». L’Inde coopère avec des puissances concurrentes selon les opportunités, sans alignement exclusif. Cette autonomie stratégique permet à New Delhi de gérer simultanément ses relations avec les États-Unis, l’Union européenne et la Russie, et de naviguer avec souplesse dans un monde multipolaire.

3.La multipolarité comme objectif stratégique.

“Our collective desire is to see a fair and representative global order, not one dominated by a few.”  interview, Times of India, New Delhi, 4 August 2025.

Jaishankar considère la multipolarité non pas comme un constat, mais comme un projet actif et une nécéssité : créer un ordre mondial plus équilibré, dans lequel l’Inde peut exercer pleinement sa souveraineté. La multipolarité devient ainsi un levier pour renforcer la marge de manœuvre indienne et éviter toute domination systémique. Le problème est de savoir est de savoir ou se situe l’Inde dans le bouleversement mondial actuel.

4.La différenciation fonctionnelle des partenariats.

Chaque relation internationale est traitée selon ses intérêts propres : défense, énergie, commerce ou technologie. L’Inde peut coopérer avec des puissances qui s’opposent entre elles, dissociant les dossiers et évitant la logique de blocs. Ce principe découle directement de l’autonomie stratégique et de la recherche d’un ordre multipolaire équilibré.

5.Le rejet du moralisme diplomatique

“Europe has to grow out of the mindset that Europe’s problems are the world’s problems but the world’s problems are not Europe’s problems.”  GLOBSEC Forum, Bratislava, 3 June 2022

Jaishankar refuse les injonctions normatives ou idéologiques imposées par d’autres puissances, notamment occidentales. Cette posture illustre un rejet du normatif occidental et une affirmation de l’égalité souveraine de l’Inde dans le concert international. En fait, l’Inde est aujourd’hui totalement décomplexée et tient à le prouver dans son comportement avec les autres puissances mondiales.

La doctrine Jaishankar traduit en stratégie la puissance domestique consolidée par l’Hindutva. En combinant nationalisme civilisationnel à l’intérieur et pragmatisme à l’extérieur, l’Inde parvient à agir selon ses intérêts réels, conserver sa liberté de choix, renforcer sa place dans un monde multipolaire, et refuser les injonctions morales externes. Cette articulation est au cœur de la realpolitik indienne contemporaine : un modèle original de puissance post-occidentale, capable de projeter sa force tout en restant ancré dans son identité civilisationnelle.

Un modèle inédit ?

L’Inde de Modi illustre une stratégie originale : un nationalisme fort, structurant et mobilisateur à l’intérieur, qui soutient une diplomatie pragmatique et autonome à l’extérieur. La doctrine Jaishankar matérialise cette transition, transformant l’Hindutva en levier stratégique plutôt qu’en idéologie exportable.

Dans un monde multipolaire en recomposition, l’Inde joue désormais un rôle d’équilibriste : elle coopère avec les États-Unis et l’Europe, entretient des liens historiques avec la Russie, et défend sa souveraineté face aux injonctions occidentales. Ce réalisme civilisationnel, fondé sur l’identité nationale et l’intérêt stratégique, pourrait bien définir la puissance indienne pour les décennies à venir. La leçon semble claire : la puissance d’une nation ne réside pas seulement dans ses capacités militaires ou économiques, mais dans sa capacité à conjuguer cohésion intérieure et liberté stratégique extérieure.

Notes

[1] Le non-alignement est un mouvement politique né au début de la Guerre froide, dans un contexte de forte rivalité entre les deux blocs dominés par les États-Unis et l’URSS. L’Inde, devenue indépendante en 1947, joue un rôle central dans sa création sous l’impulsion de son Premier ministre Jawaharlal Nehru. Refusant de s’aligner sur l’un ou l’autre des blocs, l’Inde défend une politique étrangère fondée sur l’indépendance nationale, le respect de la souveraineté, la coopération pacifique entre États. Cette vision est partagée par d’autres pays récemment décolonisés, notamment l’Égypte (Gamal Abdel Nasser), la Yougoslavie (Josip Broz Tito), l’Indonésie (Sukarno) et le Ghana (Kwame Nkrumah). Le mouvement prend forme lors de la conférence de Bandung en 1955, puis s’institutionnalise avec la création du Mouvement des non-alignés à Belgrade en 1961. Il rassemble des États souhaitant préserver leur autonomie politique tout en affirmant une troisième voie sur la scène internationale, hors des 2 blocs, occidental et soviétique.

Alain Boge
Alain Boge
Enseignant en Géopolitique et Relations Internationales. HEIP Hautes Etudes Internationales et Politiques - Lyon. Czech University of Life Sciences-Dpt Economy - Prag (Czech Republic). Burgundy School of Business-BSB - Dijon-Lyon. European Business School-EBS - Paris.
Bell Icon

Du har nettopp lest en gratisartikkel

Geopolitika lever kun gjennom sine lesere. For å støtte oss abonnér eller donér!

Les mer

Siste nytt