18. februar, 2026

Carl Schmitt et le retour des grands espaces

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Recomposition de l’ordre mondial ?

« Tout ordre fondamental est un ordre spatial. Parler de la constitution d’un pays ou d’un morceau de terre, c’est parler de son ordre fondamental, de son Nomos. Or l’ordre fondamental, le vrai, repose en son noyau essentiel sur certaines limites et délimitations spatiales, sur certaines mesures et sur une certaine répartition de la terre. »

« Terre et mer. Un point de vue sur l’histoire mondiale ».

(Land und Meer. Eine weltgeschichtliche Betrachtung (1942).

Juriste et théoricien politique allemand, Carl Schmitt (1888–1985) est l’un des penseurs majeurs des rapports de puissance au XXᵉ siècle. Professeur sous la République de Weimar, il développe dès les années 1920 une analyse réaliste du politique fondée sur la décision souveraine, l’état d’exception et la distinction ami/ennemi, notamment dans Théologie politique (1922). Sa pensée met en lumière les limites du libéralisme face aux situations de crise et aux conflits. Son ralliement au régime national-socialiste en 1933 et sa participation à sa légitimation juridique constituent une tache durable sur son parcours. Marginalisé dans l’après-guerre, Schmitt poursuit néanmoins une réflexion sur les grands espaces, l’ordre international et les équilibres de puissance, qui continue d’influencer les études géopolitiques et stratégiques contemporaines.

Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international s’est longtemps pensé sous le signe de l’universalisation : extension du marché mondial, diffusion des normes libérales, primat du multilatéralisme et affaiblissement supposé des logiques territoriales. Cette lecture, dominante dans les années 1990 et 2000, postulait l’émergence progressive d’un espace mondial homogène, régi par le droit, les institutions et l’interdépendance. Or, les deux dernières décennies ont profondément remis en cause cette représentation. La montée en puissance de la Chine, le retour de la Russie sur la scène stratégique, la rivalité sino-américaine, la guerre en Ukraine, les recompositions au Moyen-Orient, le développement des BRICS, l’affirmation d’un hémisphère occidental américain témoignent d’un monde de plus en plus structuré par des blocs rivaux, des zones d’influence et des frontières politiques renforcées. L’espace, loin de disparaître, redevient un enjeu central des rapports de force. Dans ce contexte, la pensée de Carl Schmitt connaît un regain d’intérêt. Souvent réduite à ses compromissions avec le régime nazi, son œuvre propose pourtant une analyse originale de l’ordre international fondée sur les notions de souveraineté, de décision, de conflictualité et surtout de « grands espaces » (Großräume). Pour Schmitt, tout ordre politique durable repose sur une structuration spatiale hiérarchisée, organisée autour de puissances dominantes.

Dès lors, la question se pose : le retour apparent des logiques de blocs et de sphères d’influence constitue-t-il une actualisation de sa théorie des grands espaces ?

Les concepts autour du Grossraum.

Dans sa structuration spatiale du politique, Schmitt va développer le concept de « grand espace » (Grossraum) proposé dans son livre Le Nomos de la Terre dans le droit international du Jus Publicum Europaeum), publié en 1950. Chaque Grossraum comprend un État dominant, des États périphériques, une doctrine politique commune et un « principe d’ordre » non universalisable. Cette vision résonne aujourd’hui avec le retour assumé des « sphères d’influence » dans le discours russe, américain, chinois ou turc. Le politique ne se déploie donc pas dans l’abstraction. Il s’enracine dans des formes concrètes de coexistence humaine soit un territoire délimité, une population organisée, un ordre juridique spécifique, une capacité à défendre cet ensemble. La tentation est grande de faire coïncider le Grossraum et le Lebensraum de Friedrich Ratzel*. Mais, il s’agit d’une filiation conceptuelle plutôt que d’une continuité stricte entre les deux concepts.

Dans son livre La notion de politique (1932), Schmitt définit le politique par la distinction ami/ennemi : « Le critère du politique, c’est la distinction de l’ami et de l’ennemi. ». Cette opposition suppose toujours une inscription territoriale : elle met en jeu des communautés organisées autour d’un espace, d’un ordre et d’un mode de vie. En ce qui concerne la souveraineté, selon Schmitt, celle-ci ne se limite pas à un pouvoir abstrait de commandement. Elle consiste avant tout à préserver et à rétablir un ordre concret dans un espace donné. La décision souveraine intervient lorsque cet ordre est menacé, fragmenté ou dissous. D’où sa célèbre définition : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle » dans son livre Théologie politique (1922).

Enfin, Schmitt propose le Nomos de la Terre, une vision de l’ordre mondial comme découpe spatiale ou la façon dont l’humanité organise l’espace, le pouvoir et la loi à l’échelle mondiale. Selon Schmitt, tout ordre commence par une prise de terre (Landnahme). Aujourd’hui, par exemple, on observe un retour massif des conflits pour l’espace : Ukraine/Crimée, Mer de Chine, Palestine, zone arctique. Dans ce concept schmittien, la paix vient de l’équilibre des forces, le droit est fondé sur la puissance, la morale universelle est illusoire.

Une grille de lecture pour le monde contemporain ?

Le XXIe siècle voit le retour des Grossräume. Lorsqu’on étudie les stratégies actuelles des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie, on voit que l’idée centrale est de remplacer l’ordre international par des sphères d’influence à l’échelle d’un hémisphère (occidental pour les Etats-Unis, asiatique pour la Chine) ou régional, au sens large du terme, pour la Russie, (Europe ou eurasisme ?).

Les États-Unis ou la création d’un hémisphère occidental.

Schmitt voit dans l’état d’exception la vérité du pouvoir politique :
le souverain y exerce un pouvoir quasi illimité, au-dessus des normes.

Si on applique cette position à l’actuel Président des Etats-Unis, on peut identifier plusieurs pratiques schmittiennes : recours accru aux décrets exécutifs (Executive Orders), l’usage et extension des pouvoirs d’urgence (notamment à la frontière et dans certaines villes démocrates, ICE), la contestation de la légitimité des contre-pouvoirs (juges, courts, agences gouvernementales), et la conception de l’exécutif comme source directe de légitimité, pas comme organe limité par la Constitution. Donald Trump incarne une vision de la présidence comme pouvoir de décision pur, alignée avec l’approche de Schmitt dans ce domaine. D’autre part, au niveau international, le modèle américain d’après 1945 reposait sur un universalisme libéral (droit, marché, droits humains) avec la conclusion de la pseudo fin de l’histoire** de Francis Fukuyama. Les États-Unis évoluent désormais d’une impérialité universaliste vers une logique plus schmittienne de bloc occidental du détroit de Bering à la Terre de Feu. Comme le dit Jean-François Kervégan (Le Grand Continent, interview du 23.11.25) « Aujourd’hui, les revendications territoriales des États-Unis me font penser aux efforts de Schmitt, au début des années 1930, pour formuler une « doctrine Monroe allemande ». Cette doctrine envisageait une Europe centrale et orientale organisée autour de l’Allemagne et préfigurait clairement le Drang nach Osten hitlérien.

La Chine et le tianxia (« tout sous un toit »).

Peut-on appliquer les critères de Carl Schmitt à la Chine contemporaine ? Oui si on raisonne en termes de souveraineté, décision et conflictualité politique. Il y a des « ennemis » intérieurs : les régions dites séparatistes (Xin Jiang, Taïwan….), les dissidences politiques. Le Parti définit ce qui est acceptable idéologiquement. A l’extérieur, les ennemis principaux sont les Etats-Unis et, d’une manière générale le bloc occidental. Si on applique la vision schmittienne : le monde est conflictuel, pas neutre. D’autre part, le Parti Communiste Chinois (PCC) incarne la souveraineté et donc va décider de l’exception (Hong-Kong, Xinjiang, Internet). Le droit est subordonné à la décision politique. La Constitution est elle-même subordonnée au Parti, les tribunaux sont contrôlés. Le droit est un instrument, pas une limite. Vision très schmittienne !! La Chine tente de construire un nomos sino-centré, dans une logique impériale régionale et a développé la « Nouvelle Route de la Soie » (Belt and Road Initiative) qui est non seulement un réseau dense d’infrastructures mais aussi, et surtout, une stratégie de création de dépendances et d’influence politique. Nous avons donc ici un Grossraum, un espace qui fait penser à la sphère de coprospérité de la Grande Asie japonaise (ère Showa 1942) mais sans conquête militaire directe. Cet espace est complété, au niveau stratégique par le « collier de perles » (string of pearls), réseau de bases navales et de facilités d’accès dans des ports étrangers, principalement dans l’océan indien et avec la base militaire de Djibouti.

La Russie, de l’eurasisme au révisionnisme géopolitique.

L’appropriation russe de la pensée de Carl Schmitt passe en grande partie par l’intermédiaire de certains intellectuels et stratèges influents, au premier rang desquels figure Alexandre Douguine, qui revendique explicitement l’héritage schmittien dans son élaboration d’un eurasisme hostile à l’universalisme libéral et fondé sur une conception conflictuelle du politique. Chez Douguine, la distinction ami/ennemi, la théorie des grands espaces et la critique du parlementarisme constituent des piliers idéologiques assumés, mis au service d’une vision civilisationnelle multipolaire. À l’inverse, chez Sergueï Karaganov, figure centrale du débat stratégique russe, l’influence de Schmitt apparaît davantage sous la forme d’une convergence intellectuelle que d’une filiation directe avec son insistance sur la conflictualité durable des relations internationales, la légitimité des sphères d’influence et le rejet du moralisme occidental. Dans les deux cas, ces réappropriations contribuent à diffuser, au sein des élites russes, une représentation du monde fondée sur la souveraineté décisionniste, la compétition entre blocs et la protection d’un « monde russe » (Grossraum) fournissant ainsi une légitimation doctrinale aux orientations géopolitiques du Kremlin.

Critiques et controverses.

Les critiques adressées à Carl Schmitt sont nombreuses et proviennent d’horizons intellectuels variés, souvent liés à son engagement politique et aux implications normatives de sa pensée. Sa collaboration avec le régime nazi (1933-1936) a suscité de vives condamnations, notamment chez Jürgen Habermas (né en 1929), qui voit en lui un théoricien de l’autoritarisme hostile au projet démocratique et libéral. Hans Kelsen (1881-1973), son principal adversaire théorique, a contesté sa conception décisionniste de la souveraineté, lui reprochant de subordonner le droit à l’arbitraire du pouvoir et de détériorer l’État de droit. Dans une perspective proche, Norberto Bobbio (1909-2004) a dénoncé chez Schmitt une pensée fondamentalement anti-libérale, fondée sur la primauté du politique et sur une vision conflictuelle du monde incompatible avec le pluralisme. D’autres auteurs, comme Giorgio Agamben (né en 1942), ont prolongé sa réflexion sur l’état d’exception tout en soulignant les dangers qu’elle comporte pour les libertés publiques.

Grands espaces et impérialité ?

Carl Schmitt, par son passé nazi et ses principes, est sulfureux, à manier avec précaution et nécessite une lecture critique et prudente. Il est encombrant dans la mesure où il oblige, en ces temps de déstabilisation du monde, à repenser la politique et le pouvoir sous un angle conflictuel. À l’ère des rivalités géopolitiques, du retour des blocs et des guerres hybrides, Schmitt aurait-il raison contre l’optimisme libéral ? Au moment où on parle de résurgence des empires, on peut être tenté d’associer la notion de grands espaces auxdits empires. Mais, le retour des empires n’est pas une répétition historique, mais plutôt une transformation contemporaine où les puissances réinvestissent des imaginaires civilisationnels et redessinent les sphères d’influence. L’empire américain, loin de disparaître, se recompose et s’appuie sur la technologie ; la Chine expérimente un impérialisme économique globalisé ; la Russie recourt à un impérialisme territorial classique ; des puissances régionales (Inde, Turquie, Iran) mobilisent des récits identitaires et historiques. La pensée de Carl Schmitt peut alors offrir une grille de lecture pertinente pour saisir cette recomposition : celle d’un monde organisé en grands blocs rivaux, chacun doté de sa propre conception de l’ordre. Nous entrons peut-être dans un nouveau Nomos – un ordre global encore en gestation, dont les contours restent incertains.

Pour aller plus loin.

Carl Schmitt.

La notion de politique, Ed .Flammarion 2025.
Théologie politique, Ed.Gallimard 1988.

Terre et mer, Ed. Krisis 2022.
Le Nomos de la Terre, Ed. PUF 2022 (présenté par Peter Hagenmacher).

Kervégan J .F Que faire de Carl Schmitt ?, Ed. Gallimard.

Beaud O. Les derniers jours de Weimar. Carls Schmitt face à l’avènement du nazisme Ed. Descartes et Cie 1997.

Cumin D. La pensée de Carl Schmitt Ed. L’Harmattan 2022.

Sur S. Carl Schmitt : concepts et usages Ed.CNRS 2014.

Monod J.C Penser l’ennemi, affronter l’exception Ed.La Découverte 2016.

Kervégan J.F https://legrandcontinent.eu/fr/2025/11/23/pourquoi-carl-schmitt-est-il-si-lu-une-conversation-avec-jean-francois-kervegan/

*Encadré – Friedrich Ratzel (1844–1904), aux origines de la pensée géopolitique

Géographe allemand de premier plan à la fin du XIXᵉ siècle, Friedrich Ratzel est l’un des fondateurs de la géographie politique moderne. Professeur à l’université de Leipzig, il élabore une réflexion structurante sur les relations entre espace, puissance et organisation des États. Marqué par le positivisme scientifique et les théories évolutionnistes de son temps, Ratzel développe une conception organique de l’État, pensé comme un être vivant inscrit dans un milieu. Dans cette perspective, la dynamique politique est indissociable des contraintes géographiques, démographiques et économiques. C’est dans ce cadre qu’il forge la notion d’espace vital (Lebensraum), entendue comme condition de développement et de projection de puissance. Chez Ratzel, il ne s’agit pas d’un programme idéologique, mais d’un outil d’analyse visant à comprendre les logiques d’expansion des puissances. Son ouvrage majeur, Politische Geographie (1897), fonde une approche systémique du pouvoir territorial, attentive aux frontières, aux réseaux de communication, aux ressources et aux équilibres régionaux. Si ses concepts ont été ultérieurement instrumentalisés par le national-socialisme, la pensée de Ratzel relève avant tout d’une démarche scientifique, inscrite dans son contexte intellectuel.

**Encadré La fin de l’Histoire.

La Fin de l’histoire et le Dernier Homme (titre original The End of History and the Last Man) est un essai du politologue américain Francis Fukuyama (né en 1952) publié en 1992. ». Fukuyama affirme que la fin de la guerre froide marque la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme

(concept de démocratie libérale) sur les autres idéologies politiques. Si on reprend les concepts de Carl Schmitt, cette vision est illusoire : le politique repose sur la distinction ami/ennemi et le conflit est constitutif de l’histoire humaine.

Alain Boge
Alain Boge
Enseignant en Géopolitique et Relations Internationales. HEIP Hautes Etudes Internationales et Politiques - Lyon. Czech University of Life Sciences-Dpt Economy - Prag (Czech Republic). Burgundy School of Business-BSB - Dijon-Lyon. European Business School-EBS - Paris.
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