« Il est impossible de gouverner le monde sans Dieu. Il est du devoir de toutes les nations de reconnaître la Providence de Dieu Tout-Puissant, d’obéir à sa volonté, d’être reconnaissante de ses bienfaits et d’implorer humblement sa protection et sa faveur ».
– Georges Washington Président des Etats-Unis, 1732-1799.
Depuis la fondation des États-Unis à la fin du XVIIIᵉ siècle, la religion occupe une place paradoxale dans la vie politique américaine. La Constitution établit une stricte séparation entre l’Église et l’État, tandis que la culture nationale demeure profondément marquée par une foi protestante héritée des premiers colons puritains et huguenots. La religion est présente matériellement avec la mention « In God we trust » qui figure sur les pièces et billets de banque, les sceaux officiels, et certains bâtiments publics et est, effectivement, la devise officielle nationale depuis 1956. Lors de son intronisation, le nouveau Président jure sur la Bible et termine le serment (non exigé par la Constitution mais utilisé depuis George Washington) par « So help me God ». La chanson « God bless America », écrite par le compositeur Irving Berlin (1888-1989) en 1918, est devenue une expression symbolique de l’unité nationale et souvent chantée à la fin d’évènements officiels.
Ce double héritage, religieux et constitutionnel, a façonné un modèle politique singulier, où la religion n’exerce pas une autorité institutionnelle, mais continue d’inspirer les valeurs, les discours et les mobilisations collectives. Des croisades morales du XIXᵉ siècle aux débats contemporains sur l’avortement ou le mariage homosexuel, la référence au divin a souvent servi de moteur à l’engagement politique. Comment comprendre ce paradoxe entre idéal laïque et imprégnation religieuse qui structure, depuis plus de deux siècles, la démocratie américaine ? Pour saisir la profondeur de cette relation, il faut d’abord revenir aux origines du pays : la religion, loin d’être marginale, y a servi de matrice culturelle et morale, inspirant les institutions et les premiers engagements politiques de la jeune République.
La religion comme matrice fondatrice.
En 1606, le nouvel archevêque d’York de l’Église d’Angleterre, Tobias Matthew, lance une campagne de répression contre les puritains qualifiés de « séparatistes » (ainsi d’ailleurs que contre ceux qui restent attachés à la foi catholique). Les pasteurs désobéissants séparatistes sont condamnés à des amendes voire emprisonnés. Cette campagne provoque des départs en exil dont un groupe de la ville de Scrooby qui forme une congrégation qui décide de partir en Amérique du Nord, dans une région où la colonisation anglaise vient de commencer. Deux navires sont affrêtés, le Speedwell et le Mayflower mais seul le Mayflower part de Plymouth le 16 Septembre 1620 et arrivent en vue de la côte en novembre, à l’emplacement de l’actuelle ville de Provincetown
au Cape Cod (Massachusetts). Avant de débarquer le 26 Novembre et pour prévenir les contestations des règles de gouvernance de la communauté de 102 passagers, leur chef, William Bradford, propose des principes généraux de gouvernance connus sous le nom de Mayflower Compact qui jette les bases d’une démocratie locale qui sera une des sources de la constitution des Etats-Unis. Le projet n’était pas seulement de nature politique, mais également religieuse : fonder une communauté exemplaire, guidée par la loi divine, qui servira de modèle au reste du monde. Il s’agit d’une vocation providentielle et d’une « mission divine » qui va devenir la matrice fondatrice de la République américaine. Conduits par William Bradford, ces « pèlerins » (ce sont donc des voyageurs), ou « pères pèlerins » (father pilgrims) ont le sentiment de revivre l’Exode biblique, ce que confirme Jean-François Colosimo dans son livre au titre (volontiers provocateur) « Dieu est américain » en intitulant un de ses chapitres « Un autre Israël ? » dans lequel il compare (entre autres) l’Amérique et la Terre promise, Georges Washington à Moïse (!!) et la colonie à la Nouvelle Jerusalem. Dans son célèbre sermon A Model of Christian Charity (1630), le gouverneur John Winthrop décrivait la colonie du Massachusetts comme une “City upon a Hill”, une cité idéale observée par les nations. Cette vision d’une mission providentielle, fondée sur l’idée d’un peuple élu investi d’une responsabilité morale, a profondément marqué l’imaginaire collectif américain. Elle a contribué à légitimer l’idée que la réussite de la colonie – puis de la nation – témoignait de la faveur divine, tout en conférant à l’entreprise politique américaine une dimension quasi religieuse. Cette vision a posé les bases d’une culture politique particulière : celle d’un peuple convaincu que sa destinée (manifest destiny), à la fois spirituelle et politique, relevait d’un plan divin. Succédant aux pèlerins du Mayflower, environ 13 000 puritains vont s’établir ainsi en Nouvelle-Angleterre (New England), principalement au Massachusetts, entre 1630 et 1640, ce qu’on a appelé la Grande Migration.
Mais, Les puritains anglais ne sont pas les seuls à s’exiler en Amérique du Nord pour fuir les persécutions : on trouve aussi des catholiques anglais, des luthériens allemands et, histoire moins connue, des réformés français, les huguenots* qui sont des protestants, principalement calvinistes, persécutés en France à partir du XVIᵉ siècle, notamment après la Saint-Barthélemy (1572) et surtout après la révocation de l’édit de Nantes (1685) par Louis XIV. La première tentative d’implantation se situe entre 1562 et 1565 en Floride (près de la ville actuelle de Jacksonville) et est appelée Fort Caroline mais est détruite en 1565 par les catholiques espagnols. Après 1685, les réfugiés huguenots (car l’Amérique est considérée comme un refuge) vont s’installer dans le Massachussets et le Connecticut où ils vont souvent d’intégrer aux communautés puritaines. Ils s‘implantent également dans l’état de New-York principalement à New Rochelle (fondée en 1688) du nom du port français de La Rochelle. D’autres colonies importantes se forment autour de Charleston en Caroline du Sud et en Virginie et Pennsylvanie certains rejoignent les communautés protestantes tolérantes (Quakers, Luthériens, etc.).
Les Huguenots ont apporté à la société américaine leur discipline religieuse et éthique du travail d’inspiration calviniste et leur engagement pour la tolérance religieuse et la liberté de conscience. Des familles industrielles comme les Jay et les Du Pont sont d’origine huguenote. Par la suite, les Great Awakenings (Grands Reveils), qui désignent plusieurs mouvements religieux de renouveau spirituels vont profondément influencer la culture, la société et la politique américaine jusqu’à nos jours. On l’a vu, les Etats-Unis se sont constitués clairement sur des fondements religieux exacerbés et cette présence religieuse a continué avec des candidats aux présidentielles qui ont fait étalage de leur conversion à l’évangélisme (Jimmy Carter, Georges Bush-fils, Ted Cruz) et même le Vice-Président actuel J.D Vance. Il y a d’innombrables références à Dieu et à Jésus comme on l’a vu également, des jours de prière et de Thanksgiving, des serments sur la Bible, des devises comme « In God we Trust » et « One Nation under God ». Et pourtant, on a, en même temps, une « Constitution sans Dieu » qui interdit toute église officielle, qui dé-confessionalise l’État fédéral. D’où le paradoxe religieux qui décrit la coexistence de deux réalités apparemment contradictoires dans la culture des États-Unis à savoir une société à la fois profondément religieuse et foncièrement laïque.
Que dit la Constitution ?
Dans les débats constituants de la fin du XVIIIᵉ siècle, la religion apparaît moins comme un instrument de domination institutionnelle que comme un cadre moral garantissant la cohésion civique. Les figures majeures de l’indépendance — George Washington, Thomas Jefferson, James Madison — défendaient l’idée que la vertu républicaine dépendait de la moralité du citoyen, elle-même nourrie par la foi. Washington affirmait ainsi, dans son Farewell Address (1796), qu’aucune société ne pouvait se maintenir sans la religion et la morale, « piliers indispensables à la prospérité publique ». Si la Constitution américaine proclame une stricte séparation entre l’Église et l’État, les fondements idéologiques de la jeune République demeurent profondément imprégnés de références religieuses. Mais, dès 1787, la Constitution des États-Unis se distingue par son silence quasi total sur Dieu et la religion. Ce choix n’est pas une omission, mais une orientation politique délibérée des Pères fondateurs, soucieux d’éviter toute domination d’une Église sur la sphère publique.
La seule mention liée à la religion se trouve à la fin de l’article VI de la Constitution :
“No religious Test shall ever be required as a Qualification to any Office or public Trust under the United States.”
(Aucun test religieux ne sera jamais exigé comme condition pour exercer une fonction publique aux États-Unis.)
Cette disposition établit un principe d’égalité civique fondé sur la neutralité religieuse de l’État.
D’autre part, le Premier Amendement, ajouté en 1791, fait état de deux principes fondamentaux :
“Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof.”
(Le Congrès ne fera aucune loi concernant l’établissement d’une religion, ni interdisant son libre exercice.)
Autrement dit, le Congrès ne peut ni instaurer de religion d’État, ni entraver la liberté de culte. Ces deux principes — la non-establishment clause et la free exercise clause — constituent les piliers de la liberté religieuse américaine. Ils définissent un modèle dans lequel l’État ne reconnaît aucune religion, mais garantit à toutes un droit égal d’existence et d’expression. Néanmoins, si la religion ne régit pas la loi, elle inspire le discours public et légitime l’autorité politique en la plaçant sous le regard de Dieu. Ainsi, les institutions américaines se sont construites sur une tension féconde : celle d’un État officiellement laïque, mais dont la culture politique demeure traversée par une vision morale et spirituelle du pouvoir. Ce paradoxe fondateur a permis à la religion d’exercer, sans contrôle institutionnel direct, une influence durable sur la conscience politique nationale.
Et aujourd’hui ?
En garantissant à chaque individu le droit de croire ou de ne pas croire, la Constitution a créé les conditions d’un pluralisme religieux dynamique où la foi n’est pas un devoir civique, mais un choix personnel soutenu par une culture de liberté. Ce modèle constitutionnel explique la persistance d’une religiosité forte au sein d’une société hautement modernisée. Dans la démocratie américaine, la religion, séparée du pouvoir politique, conserve l’influence morale nécessaire à la cohésion de la nation. Loin de disparaître, elle s’adapte à la modernité, s’inscrit dans les logiques médiatiques et économiques, et participe au débat public. Cette liberté absolue a produit un effet paradoxal : au lieu de faire disparaître la religion, elle l’a revitalisée. En effet, chaque Église doit attirer les fidèles par son innovation, son dynamisme et son implication sociale. Ainsi, la neutralité de l’État a favorisé un « marché religieux » très vivant. Dans un article du magazine « La Vie », Massimo Faggioli, Professeur de théologie à l’Université Villanova déclare :« Le pluralisme religieux en Amérique fonctionne comme un marché : il est une expression de l’individualisme libertaire ». On retrouve ici le libertarianisme prôné par J.D Vance et Peter Thiel où, malgré quelques points de tension avec la religion, il existe des points de convergence comme la liberté religieuse, la valorisation de la responsabilité individuelle et la méfiance envers l’état tout-puissant. En garantissant à chaque individu le droit de croire ou de ne pas croire, la Constitution a créé les conditions d’un pluralisme religieux dynamique où la foi n’est pas un devoir civique, mais un choix personnel soutenu par une culture de liberté.
*Les Huguenots.
Le mot huguenot viendrait probablement du terme suisse Eidgenosse (confédéré) ou du nom de Bésançon Hugues, un homme politique de Genève favorable à la Réforme au début du 16ème siècle.
Les huguenots étaient des protestants français des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, principalement adeptes du calvinisme. Ils font partie du mouvement de la Réforme protestante, qui s’opposait à l’Église catholique romaine, notamment sur des points comme l’autorité du pape, la messe ou le culte des saints. Leur apparition en France remonte aux années 1550, et leur influence a conduit à une série de guerres de Religion entre catholiques et protestants (1562-1598). Ces conflits ont pris fin avec l’édit de Nantes (1598), promulgué par Henri IV, qui accordait aux huguenots la liberté de culte et des droits civils.
Après la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685 (édit de Fontainebleau), beaucoup ont dû s’exiler vers des pays protestants, les provinces anglaises des Etats-Unis en particulier, pour fuir les persécutions.
Pour aller plus loin.
Colosimo J.F “Dieu est américain » Ed.Fayard 2006.
Van Ruymbeke B. “L’ Amérique avant les Etats-Unis : Une histoire de l’Amérique anglaise (1497-1776) Ed. Flammarion 2016
Tocqueville A. (de) « De la démocratie en Amérique » Ed. Flammarion 2023.
« La Vie » article de Massimo Faggioli 17.02.25
Pew Research Center Findings from the 2023-2024 Religious Landscape Study.
France Culture Podcast « Au cours de l’histoire » Xavier Mauduit.
Van Ruymbeke B. « Prends ta Bible, on s’en va !! Les Huguenots aux Etats-Unis » 2024.















