L’Inde de Narendra Modi n’est pas seulement le résultat d’une modernisation économique, mais d’une mobilisation politico-civilisationnelle délibérée. La nouvelle orientation du pays procède d’une idéologie qui cherche à unir l’histoire, la religion et l’État.
Longtemps enfermée dans l’imaginaire occidental entre spiritualité millénaire, pauvreté de masse et chaos urbain, l’Inde demeure paradoxalement l’une des grandes puissances les plus mal perçues du monde contemporain. Derrière les clichés d’ashrams, de bidonvilles et de chaos urbain, l’État, né de la « partition »*de 1947, a pourtant bâti, patiemment, les fondements d’une puissance globale : démographie, armée, industrie spatiale, informatique et ambition stratégique assumée.
Depuis 2014, l’Inde connaît une profonde transformation politique interne. Sous Narendra Modi, le nationalisme hindou – l’idéologie de l’Hindutva – est devenu le fil conducteur de l’action publique. Réformes symboliques et institutionnelles, comme la révision du statut du Cachemire, renforcent l’identité nationale et légitiment un État centralisé, capable de mobiliser la majorité hindoue autour d’un récit civilisationnel unifié.
Ce renforcement du socle interne donne à l’Inde une cohésion politique et sociale qui conditionne sa projection extérieure. Fort de cette stabilité, New Delhi a renforcé ses partenariats stratégiques avec les États-Unis – dans le domaine de la défense et de la technologie – tout en développant ses négociations économiques et commerciales avec l’Union européenne. Dans le même temps, elle maintient ses liens étroits avec la Russie, partenaire historique.
Cette position illustre la cohérence d’une diplomatie qui privilégie la continuité stratégique et la liberté de décision à toute logique d’alignement. Ce tournant ne relève ni de l’opportunisme ni de la seule personnalité du 1er ministre Narendra Modi. Il s’inscrit dans une reconfiguration doctrinale plus profonde, incarnée par le ministre des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar. En articulant nationalisme civilisationnel à l’intérieur et pragmatisme assumé à l’extérieur, l’Inde esquisse un modèle original de puissance, fondé sur l’autonomie stratégique, la multipolarité active et le rejet du moralisme diplomatique.
Du nationalisme indien à l’Hindutva : fondements internes d’une puissance.
« En Hindustan (foyer des hindous), existe, et se doit d’exister l’ancienne nation hindoue et nulle autre que la nation hindoue. Tous ceux qui n’appartiennent pas à la race, la religion, la culture et la langue nationales, c’est-à-dire hindoue, tombent naturellement en dehors des limites de la véritable vie nationale ».
– Madhav Sadashiv Golwalkar, Président du Rashtryia Swayamsevak Sangh (RSS), in We or our nationhood defined (1939).
Lorsque M.D Golwarkar écrit cette phrase en 1939, l’Inde est toujours sous domination britannique et deviendra indépendante huit ans après, avec ce qu’on a appelé la « partition », c’est-à-dire la création du Pakistan pour la population musulmane vivant en Inde. Cette « partition » créa d’épouvantables massacres entre les deux communautés, musulmane et hindoue, et cet évènement reste présent d’une manière indélébile dans le concept du nationalisme hindou.
Ce concept n’est pas récent et s’est développé principalement pendant, et surtout après, l’occupation britannique, avec un sentiment identitaire très puissant. En 1947, année de l’indépendance, il y avait dans le pays officiellement 565 États dits « princiers ». Après la révolte des Cipayes (1857), une reprise en mains drastique s’effectue par l’India Office à Londres et la Compagnie des Indes laisse la place au Raj (royaume) britannique sous l’autorité d’un Vice-Roi nommé par Londres. Cet impérialisme politique se double d’un impérialisme culturel et social, passant par un prosélytisme religieux. Se sentant menacés, des activistes indiens réagissent à ces impérialismes en essayant de définir une identité indienne, mais surtout hindoue.
Les grandes figures du nationalisme se manifestent alors entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème avec, entre autres, : Dayananda Saraswati (1824-1883) fonde l’Arya Samaj en 1875, qui peut être considéré comme le premier mouvement en Inde qui définit le nationalisme en termes d’ethnicité. Bal Gangadhar Tilak (1856-1920) considère les musulmans comme des envahisseurs et étrangers à la patrie, et les exclut d’une nation conçue comme exclusivement hindoue. « La fierté et l’admiration pour nos héros nationaux sont un élément majeur du sentiment national ». Mais, le plus important idéologue reste Vinayak Damodar Savarkar (1886-1966), qui, en 1923, « invente » la doctrine de l’Hindutva. (Encadré 1). En 1925, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (Association des Volontaires Nationaux) ou RSS (encadré 2) est créé par un médecin, Kisham Baliram Hedgewar. Le RSS va devenir non seulement le bras armé du Bahratyia Janata Party (BJP), le parti au pouvoir aujourd’hui, mais également son élément structurant et son centre idéologique.
Les ferments nationalistes sont donc bien en place lorsque le 15 Août 1947, à minuit, l’Inde devient indépendante. Le processus de cette indépendance a été initié environ 25 ans plus tôt par, notamment, Mahandas Kamramshar Gandhi, dit le Mahatma (la « grande âme »). Le 30 janvier 1948, Gandhi est assassiné par un militant du RSS qui lui reproche d’être trop favorable aux indiens musulmans.
L’autre initiateur de l’indépendance est Jawaharlal Nehru, qui devient le premier 1er Ministre de la République indienne. Nehru est, avec Gandhi, un des chefs du Parti du Congrès (Congress) et participe également au programme de désobéissance civile initié par le Mahatma. A cette époque, l’expression « nationalisme indien » se décrit dans une période de fermentation intellectuelle et politique qui englobe différents projets : anti-colonialisme, patriotisme et nationalisme. Il y eut même une Armée Nationale Indienne qui se battit aux cotés de l’Allemagne nazie et du Japon impérial contre les Anglais, sous les ordres de Subhas Chandra Bose. Nehru tente d’imaginer un nationalisme spécifiquement indien, mais compatible avec toutes les exigences d’un Etat moderne.
Après l’Indépendance, le Parti du Congrès domine le paysage politique indien, et les mouvements nationalistes hindous sont peu structurés politiquement. Le RSS tente de développer une démarche politique pour proposer une alternative nationaliste au Parti du Congrès, mais est désavantagé par son implication dans l’assassinat de Gandhi. En 1951 est créé le Bharatiya Jana Sangh (BJS), plus connu sous l’appellation de Jana Sangh, à l’initiative notamment de Syama Prasad Mukherjee. Le BJS s’inscrit dans l’idéologie de l’Hindutva, revendique un durcissement face à la communauté musulmane et au Pakistan, condamne la « partition » et réclame déja l’annexion du territoire de Jammu et Cachemire.
A partir de 1961, des émeutes opposent les hindous et les musulmans pour culminer au printemps 2002 dans l’Etat du Gujarat dont le ministre en chef est un certain Narendra Modi ! En 1964 est créée la Vishva Hindu Parishad (« Forum mondial hindou ») qui se définit clairement comme organisation d’extrême-droite, avec des tendances extrémistes et violentes.
Un des buts de l’Hindutva est de restaurer Akhand Bharat, l’Inde « indivisible », c’est-à dire récupérer les territoires perdus dans le passé. Ce rêve d’une Inde grande et indivisible, s’étirant de l’Afghanistan jusqu’en Birmanie, incluant le Pakistan, le Népal, le Bangladesh ou encore le Sri Lanka, repris par le RSS, ressurgit régulièrement dans le débat indien. L’Akhand Bharat n’est pas seulement délimité par des frontières physiques. Il représente aussi une « terre sacrée », là où les hindous révèrent les montagnes, les fleuves et leurs saints. Quant aux chrétiens et aux musulmans, « leur mythologie, leurs idées et leurs héros ne sont pas les enfants de cette terre », précisait V.D Savarkar, au début du 20ème siècle.
En 1975, le Premier ministre Indira Gandhi promulgue l’état d’urgence, entrainant l’incarcération de plusieurs leaders politiques dont ceux du BJS. Une coalition hétéroclite plutôt conservatrice se crée, le Janata Party, qui prend le pouvoir en 1977. Au sein de cette coalition, le BJS occupe une place prépondérante. Le Janata Party connait ensuite des dissensions internes et, en 1980, le parti du Congrès reprend le pouvoir. La même année se crée le Bharatyia Janata Party (BJP) qui arrive au pouvoir en 2014 et le retrouve en 2019. Le BJP peut être considéré comme l’aile politique du RSS.
Aujourd’hui, le BJP est au pouvoir et son leader, Narendra Modi, est premier ministre pour la deuxième fois depuis 2014. Modi a clairement institué un courant nationaliste très fort en Inde. Aujourd’hui, après avoir remporté les élections de 2024, le BJP est de nouveau au pouvoir avec la majorité des sièges à la Lok Sabha (chambre basse du parlement indien) ce qui lui permet de gouverner seul. Si le Premier Ministre Narendra Modi, né le 17 Septembre 1950, est le représentant de l’aile dure du nationalisme hindou, l’autre personnalité importante du gouvernement est Amit Shah, ministre de l’Intérieur, après avoir présidé le BJP de 2014 à 2020. Il a été le collaborateur de Modi comme secrétaire d’Etat à l’intérieur dans le gouvernement du Gujarat de 2002 à 2014. Il représente également la partie la plus extrême du nationalisme hindou.
Le programme politique actuel du BJP est ouvertement discriminatoire à l’égard des minorités musulmane et chrétienne au nom du suprémacisme hindou. On assiste à une « hindouisation » de la société, articulée autour de l’Hindutva. Dès son retour au pouvoir, Modi et Shah ont mis en place des règlements et lois visant la mise à l’écart des minorités, et des musulmans en particulier. Le régime demeure démocratique mais la pratique du pouvoir s’ethnicise et devient de plus en plus autoritaire.
En octobre 2019, l’autonomie de l’état du Cachemire est abrogée et l’Etat est scindé en deux territoires de l’Union indienne administrés par un gouverneur nommé par New-Delhi. Quand on sait que cet Etat est à grande majorité musulmane, on comprend que cette abolition représente un point de fixation très sensible entre hindous et musulmans. Début décembre 2019, un amendement au code de la nationalité (Citizen Amendment Act CAA), qui amende une loi de 1955, permet aux réfugiés hindous, sikhs, chrétiens, jains, bouddhistes et parsis qui ont fui « pour des raisons religieuses » l’Afghanistan, le Pakistan ou le Bangladesh, d’accéder facilement à la nationalité indienne s’ils résident en Inde depuis au moins cinq ans mais ce n’est pas le cas des résidents musulmans qui sont exclus du dispositif. Cet amendement semble être en contradiction avec la Constitution de 1950, article 14 et 15.
Des milices, affiliées au RSS, sont également très présentes en ce qui concerne les activités autour de la vache, qui est sacrée en Inde. Depuis 2015, des musulmans principalement, et des chrétiens, sont lynchés car ils sont impliqués dans l’abattage des vaches, qui est interdit dans 18 Etats de l’Union. Il y a une corrélation directe entre la vache sacrée et l’Hindutva. Cette idéologie de la vache sacrée est défendue au moyen de commandos (gau rakshas ou protecteurs de la vache) affiliés à des associations comme le Bajrang Dal. On peut parler de « terrorisme de la vache ».
Ce socle politiquement idéologiquement solide et consolidé à l’intérieur va permettre à l’Inde d’affirmer une diplomatie pragmatique et indépendante sur la scène internationale. Fort de cette stabilité, New Delhi a renforcé ses partenariats stratégiques avec les États-Unis et l’Union européenne tout en maintenant ses relations avec la Russie, même si la pression des Etats-Unis est aujourd’hui forte pour que l’Inde n’achète plus de pétrole russe. Cette capacité à combiner idéologie interne forte et flexibilité externe constitue le fondement de la politique étrangère contemporaine indienne, incarnée par la doctrine Jaishankar.
Encadré 1. L’Hindutva ou le concept du nationalisme hindou.
« L’Hindutva n’est pas un mot, c’est une histoire. Pas seulement l’histoire spirituelle ou religieuse de notre peuple, comme il est parfois confondu avec le concept d’hindouisme, mais une histoire en entier. L’hindouisme n’est qu’un dérivé, une fraction, un élément de l’Hindutva » V.D Savarkar dans « Hindutva, who is a hindu ».
En 1923, V.D Savarkar illustre son concept d’Hindutva, que l’on peut traduire par « hindouité », dans son livre fondateur Hindutva, who is a hindu, Savarkar fait état de quatre composantes majeures rattachées à la nation, la race, la civilisation et le sacré :
- Un attachement à la nation au sens physique, à la terre/mère patrie (Bharat). 2. L’appartenance à une seule race issue des Aryens, qui compose un peuple cimenté par des siècles de vie commune (pitribhumi).
- Le partage d’une civilisation commune (mythes, héros, histoire commune) : glorification des valeurs, des traditions, des croyances hindoues et de la langue (Sanskriti).
- L’Inde comme terre sainte (punyabhumi).
Dès lors, ceux qui sont nés et qui vivent en terre indienne sont des enfants de la déesse Bharat Mata et, donc, nécessairement hindous. Il y a un lien émotionnel et organique fort avec le territoire, formant ainsi une nation de facto.
L’idée générale portée par ce nationalisme ethnique (au sens ainsi défini de l’Hindutva) est celle d’un revival, d’une nécessaire renaissance de la civilisation hindoue, d’un retour à un âge d’or mythique, celui des Védas, ces textes sacrés qui furent rédigés par la communauté indo-aryenne il y a des siècles.
Au nom de l’unité hindoue, les idéologues de l’Hindutva attendent des indiens chrétiens et musulmans qu’ils s’assimilent à la culture hindoue et qu’ils révèrent les grands symboles de l’hindouisme. Savarkar, en tant de Président et inspirateur de la Hindu Mahasbha, « la grande assemblée des hindous » (premier parti politique nationaliste hindou d’envergure nationale) mena une campagne, de 1937 à 1944, sous le nom d’Hindu Sangathan, pour mobiliser les politiciens hindous contre le parti du Congrès et dénonça les musulmans comme « antinationaux ». L’Hindutva est une idéologie politique, l’hindouisme est la religion.
Encadré 2. Le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), ou le vrai pouvoir.
C’est « l’Association des Volontaires nationaux » créée en 1925 par K.B Hedgewar. Celui-ci cherche d’abord à comprendre les causes de la dégradation de l’Inde (Bharat). Certes, les invasions musulmanes et anglaises ont contribué à cette dégradation mais, selon Hedgewar, la vraie cause du déclin de Bharat, c’est la faiblesse intérieure de la société hindoue entrainant un manque de conscience et de cohésion nationale.
Donc Hedgewar crée le RSS, une organisation qui représente le cadre d’une « doctrine et d’attitudes spécifiques, nationalistes, culturelles, religieuses, anti-musulmanes et anti communistes » et se définit comme un mouvement d’auto-défense. En 1935, le mentor d’Hedgewar, Balakrishna Shrinam Moonje rencontre Mussolini au cours d’un voyage en Europe et s’intéresse à l’embrigadement et aux exercices physiques et paramilitaires des jeunesses fascistes (Opera Nazionale Ballila). De 1940 à 1973, le RSS est dirigé par Madhav Sadashiv Golwalkar (1906-1973). Il désigne les trois dangers majeurs pour l’Inde : les musulmans, les chrétiens et les communistes. Son livre Bunch of Thoughts publié en 1966 résume sa philosophie nationaliste. Il est intéressant de noter les liens qui sont créés entre le RSS et les partis nazis et mussolinien au travers de la Hindu Mahasbha, association proche du RSS, dont le Président est Sarvarkar. Le RSS est une organisation très structurée qui dispense un enseignement idéologique et paramilitaire et qui est aujourd’hui le « bras armé » influent du BJP de Narendra Modi avec un quadrillage du territoire indien très efficace en cellules (shakas) qui encadre, à l’échelle du quartier ou du village, les activités physiques et idéologiques des militants. Il s’appuie sur un groupe de cadres (pracharaks) entièrement dévoués à sa cause qui propagent l’idéologie dans toute l’Inde et, à l’étranger, dans les réseaux de la diaspora. Ayant de surcroît essaimé dans de nombreux secteurs, le RSS est membre d’un vaste réseau d’organisations spécialisées, étroitement liées à la Hindutva, groupées sous le vocable Sangh Parivar, qui intervient dans les champs social, économique et religieux.
Pour aller plus loin.
Gandelin C. (2016) L’hindutva aux origines du nationalisme hindou https://asialyst.com/fr/2016/07/04/l-hindutva-aux-origines-du-nationalisme-hindou/
Jaffrelot C. L’émergence des nationalismes en Inde, perspectives théoriques, in Revue française de Sciences politiques 1988.
Jaffrelot C. Les nationalistes hindous Ed. Presses de Sciences-Po 1993.
Jaffrelot C.L’Inde de Modi , entre national-populisme et démocratie ethnique Ed.Fayard, 2019.
Jaffrelot C. Les brigades de l’Hindutva et la police culturelle in Milices armées d’Asie du Sud 2008 https://www.cairn.info/milices-armees-d-asie-du-sud–9782724610024-page 229.htm
Barochez de L. Le Monde en 2030 L’inde, une superpuissance ethno religieuse https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/le monde-en- 2030-l-inde-une-superpuissance-ethno-religieuse















