18. mars, 2026

Trois stratégies, un conflit : recomposition géopolitique du Moyen-Orient ?

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Les affrontements visibles ne sont que la surface d’un jeu stratégique beaucoup plus profond. États-Unis, Israël et Iran avancent chacun selon une logique propre qui redéfinit progressivement l’équilibre régional.

Le 28 février 2026, les Etats-Unis d’Amérique et Israël engagent les hostilités avec l’Iran après des semaines de pseudo-négociations. Aujourd’hui, le Moyen-Orient est au bord de l’explosion. Les frappes ciblées par missiles balistiques et drones ne sont plus des incidents isolés : elles dessinent un conflit à trois dimensions, où Washington, Tel-Aviv et Téhéran suivent chacun une logique stratégique propre. Comprendre ces trois stratégies à court et moyen terme, leurs convergences et leurs tensions, est désormais indispensable pour saisir l’avenir du conflit, bien que celui-ci soit extrêmement mouvant et que les buts américains recherchés soient pour le moins flous. Trois puissances, trois stratégies, un Moyen-Orient en tension maximale. Entre dissuasion américaine, frappes israéliennes et riposte iranienne, l’équilibre régional est plus fragile que jamais.

Etats-Unis d’Amérique.

Pour essayer de comprendre la politique étrangère des États-Unis, il faut tenir compte de 3 paramètres dans la compréhension de la « stratégie » de Donald Trump relative à l’Iran.

  1. L’importance de la politique intérieure : Donald Trump a probablement besoin de cette situation d’urgence pour détourner l’attention des Américains dans la perspective des élections de mi-mandat, des révélations du dossier Epstein et des résultats économiques décevants.
  2. Les États-Unis ont des difficultés à finir les guerres qu’ils ont entamées. Les exemples foisonnent : le Vietnam, l’Afghanistan, l’Irak, etc. qui, la plupart du temps, ont laissé un traumatisme durable dans la population. Il faut noter que les « vétérans » constituent une partie non négligeable de l’électorat MAGA.
    3. L’incapacité d’une gestion équilibrée post-conflit : les États-Unis sont incapables de gérer a posteriori un pays qu’ils ont attaqué (ou envahi), parce que leur culture ne peut pas s’accommoder d’un autre environnement culturel qu’ils considèrent comme inférieur ou moins en phase avec leur mission civilisationnelle. D’autre part, l’hubris américaine peut obstruer leur capacité de compréhension du pays incriminé. L’Irak, et surtout l’Afghanistan en est un exemple frappant : leur occupation fut un désastre par leur incompréhension de la structure tribale du pays (entre autres). On peut d’ailleurs rapprocher cet exemple de l’Iran car le pays est une mosaïque d’ethnies, kurde, baloutche, azeri, arabe (les iraniens sont des perses)….

Le moment présidentiel

Les huit premiers jours du conflit avec l’Iran ont été dominés par les opérations militaires : frappes aériennes (carpet bombing en volume mais ciblés), cyberattaques, neutralisation des capacités balistiques et nucléaires. Mais, après cette manifestation de la puissance militaire américaine, le président Donald Trump ne fait plus face seulement à un problème militaire. Il doit arbitrer entre trois risques majeurs : l’escalade régionale, la paralysie économique mondiale et l’enlisement stratégique. C’est donc le moment du choix politique avec 3 options :

Option 1 : déclarer la victoire et sortir du conflit.

Depuis son premier mandat, Donald Trump privilégie les opérations militaires courtes et spectaculaires, dont le meilleur exemple est le Vénezuela, suivies d’un retrait rapide. Il ne peut en être de même avec l’Iran. Car, malgré le fait que les installations nucléaires iraniennes aient été « anéanties » (obliterated dixit) selon Donald Trump (ce qui n’est pas le cas à 100%), les capacités iraniennes de nuisance (missiles balistiques, drones, vedettes rapides) existent toujours.  A contrario, la pression de l’opinion américaine, de la base MAGA (qui répète que cette guerre est israélienne avant d’être américaine) et du congrès peuvent pousser la présidence à sortir du conflit et éviter ainsi la possibilité d’une déflagration majeure, mais aussi provoquer ainsi une crise politique avec Israël. Il peut y avoir aussi la tentation d’un regime change avec l’installation d’un successeur à Ali Khamenei par un candidat adoubé par Donald Trump, ainsi que celui-ci l’a laissé entendre en disant qu’il entendait être « impliqué » dans le choix dudit candidat.

Option 2 : élargir la guerre pour casser définitivement l’Iran.

À l’inverse, Trump pourrait être poussé vers une escalade. Si l’Iran et les milices pro-iraniennes continuent à frapper des bases américaines dans des pays alliés et bloquer le détroit d’Ormuz, la pression politique devenant considérable, le Pentagone pourrait alors proposer une phase 2 de l’opération avec la destruction systématique des bases des Gardiens de la révolution, des frappes contre les infrastructures énergétiques, la neutralisation complète de la flotte iranienne dans le détroit d’Ormuz et l’armement de minorités comme les kurdes pour ouvrir un autre front, mais au sol cette fois.

En fait, cette phase 2 a déjà commencé. Mais, elle comporte un risque majeur : un conflit long au Moyen-Orient, engageant la quasi-totalité des pays de la région, précisément ce que Trump a toujours affirmé vouloir éviter.

Option 3 : transformer la guerre en pression diplomatique maximale.

Une troisième stratégie consisterait à utiliser les frappes comme levier de négociation. Trump a souvent adopté une logique de pression extrême suivie d’ouverture diplomatique, comme dans son dialogue avec Kim Jong Un et Nicolas Maduro. Dans ce scénario, Washington chercherait à imposer un nouveau cadre nucléaire soit un démantèlement vérifiable du programme iranien et un contrôle plus strict des missiles balistiques. La récente déclaration de Donald Trump (6 Mars) selon laquelle des négociations pourraient être entamées, mais seulement après une reddition sans conditions, semblent annihiler cette option. Mais, la faculté du Président américain de changer d’opinion régulièrement peut remettre en question ladite déclaration.

Il y a donc un paradoxe stratégique américain qui devient un dilemme pour Washington à savoir : Une victoire militaire rapide peut ne pas produire de résultat politique durable ou une guerre prolongée pouvant, à long terme, déstabiliser toute la région. Autrement dit, la supériorité militaire américaine ne garantit pas une solution stratégique. Dans tous les cas, la décision appartiendrait à un seul homme :
Donald Trump.

Israël.

La stratégie israélienne est différente de la stratégie américaine avec 2 buts principaux : neutralisation des infrastructures nucléaires et des bases de missiles iraniens (fixes et lanceurs) et supériorité opérationnelle pour l’Iran et le Liban (avec éradication du Hezbollah). A cela peut s’ajouter le repositionnement d’Israël avec les pays arabes a fortiori si ceux-ci sont touchés par les frappes iraniennes. Le temps de la frappe initiale doit être lié à un choix stratégique de la part du gouvernement israëlien. Cela fait 47 ans qu’Israël attend « la fenêtre de tir » pour agir radicalement et ce temps est venu. C’est, en fait, le moment de vérité. Mais, face à l’Iran, l’équation est beaucoup plus complexe et le gouvernement dirigé par Benjamin Netanyahu va devoir trancher entre plusieurs options stratégiques.

Scénario 1 : briser l’« axe de la résistance ».

Pour Israël, la menace iranienne ne se limite pas au nucléaire. Elle repose aussi sur un réseau régional de forces alliées : le Hezbollah au Liban, des milices en Syrie, des groupes armés en Irak, les Houthis au Yémen et le Hamas (bien que a priori démantelé). Ces acteurs étant entrés dans le conflit, plus particulièrement le Hezbollah, Israël choisit l’escalade régionale contrôlée, l’objectif étant de casser « l’axe de l résistance ». Le premier théâtre concerné serait évidemment le Liban, où le Hezbollah constitue la principale force militaire alliée de l’Iran. Dans ce scénario, la guerre contre l’Iran se transforme rapidement en guerre régionale élargie, ce qui peut poser un problème avec les Etats-Unis (voir plus haut).

Scénario 2 : la guerre longue contre le programme nucléaire.

Une autre possibilité serait une stratégie plus graduelle.

Si les frappes initiales n’ont pas complètement détruit les capacités nucléaires iraniennes, Israël peut adopter une logique d’attrition stratégique soit des

frappes régulières contre les infrastructures nucléaires, des opérations clandestines (commandos sur place) et des sabotages industriels avec éliminations ciblées de scientifiques. Cette stratégie prolongerait la « guerre de l’ombre » menée depuis plusieurs années et s’inscrirait dans la doctrine israélienne dite de la « guerre entre les guerres », consistant à affaiblir l’adversaire sans déclencher un conflit total.

Scénario 3 : renforcer le partenariat les États-Unis pour continuer pleinement dans la guerre jusqu’à la reddition de l’Iran. C’est un scénario, plutôt politique.

L’objectif est alors de pousser Washington à s’engager davantage en passant par une intensification des frappes, la mise en évidence de représailles iraniennes une coordination stratégique avec la Maison-Blanche.

Mais, pour Israël, le problème stratégique est profond car une frappe contre l’Iran peut ralentir le programme nucléaire mais pas l’éliminer définitivement.

Le risque est alors de provoquer une guerre régionale étendue, une accélération clandestine du programme nucléaire et une confrontation durable avec l’Iran, sans parler des réactions russes et chinoises, aujourd’hui faibles mais pouvant s’activer, en particulier avec le blocage du détroit d’Ormuz pour les chinois.

Dans les trois scenarii, l’objectif reste le même pour l’État hébreu : empêcher l’émergence d’un Iran doté de l’arme nucléaire et ainsi éliminer le danger récurrent de l’annihilation d’Israël. Mais la manière d’y parvenir pourrait profondément modifier l’équilibre stratégique du Moyen-Orient.

Iran

La résistance iranienne et la stratégie d’étendre le conflit aux autres pays de la région semble avoir été une surprise pour les Etats-Unis, ce qui peut attirer l’attention de l’impréparation, voire de l’incompétence des autorités américaines impliquées. Aujourd’hui, l’Iran ne cherche plus à gagner militairement mais à changer la nature du conflit. Si l’Iran ne peut pas gagner la guerre, il peut rendre la guerre ingagnable. En fait, depuis la guerre Iran-Irak, la doctrine iranienne repose sur un principe : ne jamais jouer la guerre que l’adversaire souhaite. Donc, au lieu d’un affrontement frontal, l’Iran externalise la guerre au moyen de trois leviers actionnés simultanément : l

1.La guerre des détroits (Ormuz, mais aussi possibilité de bloquer Bab-el Mandeb par le proxy houthi) avec, outre le blocage, l’explosion des primes d’assurance maritime, du prix du pétrole et ainsi provoquer un choc économique mondial.

2.L’activation de l’« arc des milices » avec, en priorité le Hezbollah au Liban.

Depuis vingt ans, l’Iran a construit un réseau militaire régional qui parait agir sans coordination apparente mais, en fait, centralisé à Téhéran. La guerre devient alors multi-fronts et multi-acteurs obligeant les adversaires à réagir dans plusieurs pays différents. Mais, chaque acteur local peut vouloir agir selon ses propres intérêts avec des actions terroristes opportunistes ceci ayant pour résultat possible un conflit en essaim, impossible à arrêter rapidement.

  1. Une transformation politique avec un renversement interne du système révolutionnaire dans un pays déjà fragilisé (grands manifestations, répression massive, crise économique, fragmentation politique). Dans cette hypothèse, trois camps peuvent émerger : les Pasdaran (IRGC) avec la tentation d’une dictature militaire ; le clergé chiite pour préserver la République islamique ; les technocrates et nationalistes pour une transition vers un régime plus classique.

Ensuite, il ne faut pas oublier que l’Iran est un état multiethnique où les tensions existent déjà. Si l’État central vacille, certaines régions pourraient cesser d’obéir à Téhéran. On peut également imaginer une intervention indirecte des pays voisins : Turquie au nord-ouest, Azerbaïdjan, Pakistan au Baloutchistan. Le véritable risque peut alors être la dislocation d’un État de 90 millions d’habitants.

Là aussi, le moment politique peut se substituer au militaire en tant que priorité. Si l’Iran parvient à transformer la guerre en crise mondiale avec une crise énergétique , une multiplication des fronts et une menace nucléaire diffuse, alors la pression internationale pourrait rapidement se retourner contre les initiateurs du conflit. Donc, la question n’est pas l’Iran puisse gagner la guerre, mais plutôt : l’Iran peut-il transformer une défaite militaire rapide en crise stratégique mondiale ? Si la réponse est oui, alors la guerre entrerait dans une phase beaucoup plus longue et incertaine. Et c’est précisément ce type de conflit que Téhéran semble avoir préparé depuis vingt ans.

Conclusion

Il existe des points de convergence entre les trois stratégies avec des risques d’escalade (accidentels ou pas) et d’enlisement prolongé, et un impact potentiel sur le Moyen-Orient et l’ordre mondial. Au fond, l’affrontement entre les États-Unis, Israël et l’Iran dépasse largement le cadre d’un conflit ponctuel. Il révèle une recomposition stratégique du Moyen-Orient où une puissance globale, un allié régional incontournable et un rival révolutionnaire s’affrontent pour définir l’équilibre de demain. Washington cherche à préserver son rôle d’arbitre et de garant de la sécurité régionale, avec des arrière-pensées de politique intérieure ; Israël veut neutraliser définitivement ce qu’il considère comme une menace existentielle ; l’Iran tente de briser l’ordre régional dominé par les États-Unis et leurs partenaires. Mais l’histoire du Moyen-Orient montre qu’aucune puissance ne parvient durablement à imposer seule son ordre. Les interventions militaires, les alliances fluctuantes et les guerres indirectes ont souvent produit des équilibres instables plutôt que des victoires définitives.

Aujourd’hui encore, malgré l’intensité des affrontements récents, il est peu probable qu’un conflit suffise à renverser les structures politiques iraniennes ou à stabiliser définitivement la région. Ainsi, la véritable recomposition pourrait ne pas naître d’une victoire militaire, mais d’un nouvel équilibre contraint entre ces trois acteurs. Dans ce sens, la question n’est plus seulement de savoir qui dominera la région, mais quel type d’équilibre émergera d’un ensemble de pays où la puissance se partage davantage qu’elle ne s’impose. Dans les années à venir, le Moyen-Orient pourrait devenir le laboratoire d’un monde plus fragmenté, où la puissance ne se traduit plus par la domination totale, mais par la capacité à contenir ses adversaires sans les éliminer. Dans ce jeu à trois, l’enjeu ne sera peut-être plus de gagner la guerre, mais d’empêcher que personne ne puisse la gagner.

Alain Boge
Alain Boge
Enseignant en Géopolitique et Relations Internationales. HEIP Hautes Etudes Internationales et Politiques - Lyon. Czech University of Life Sciences-Dpt Economy - Prag (Czech Republic). Burgundy School of Business-BSB - Dijon-Lyon. European Business School-EBS - Paris.
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