13. april, 2026

Entre Baltique et Atlantique : le retour stratégique de la Scandinavie.

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De la mer Baltique à l’Atlantique nord, les États scandinaves redeviennent des acteurs majeurs de la sécurité européenne.

Longtemps perçue comme une périphérie paisible de l’Europe, la Scandinavie  (Norvège, Suède, Finlande, Danemark) ou Fennoscandie pour les géographes,

s’impose aujourd’hui comme l’un des espaces stratégiques majeurs du continent. Entre Atlantique Nord et mer Baltique, cette région contrôle des axes maritimes essentiels, constitue un verrou géopolitique face à la Russie et joue un rôle croissant dans l’architecture de sécurité euro-atlantique. Le retour de la guerre de haute intensité en Europe, la militarisation de l’Arctique et l’élargissement de l’OTAN ont profondément transformé son statut : d’espace tampon, la Scandinavie devient désormais un pivot stratégique. Comprendre ses dynamiques militaires, énergétiques et géographiques permet ainsi de saisir une part décisive des recompositions de puissance en Europe du Nord

La Baltique contemporaine, héritière géopolitique de la Ligue hanséatique ?

L’importance géopolitique contemporaine de la mer Baltique s’inscrit dans une profondeur historique souvent sous-estimée : celle de la Ligue hanséatique, qui fit de la Baltique, dès le Moyen Âge, l’un des centres nerveux de l’économie européenne. Plus qu’une simple alliance marchande, la Hanse constitua un système de puissance fondé sur la maîtrise des flux plutôt que sur la conquête territoriale. Dès le XIIIᵉ siècle, cet espace cesse d’être une périphérie pour devenir une artère vitale reliant ressources nordiques, marchés européens et routes maritimes atlantiques. La richesse et l’influence y naissent non de la conquête territoriale, mais de la capacité à sécuriser la circulation des marchandises. Le philosophe et économiste Max Weber (1864-1920) va y voir l’un des berceaux du capitalisme moderne : un système fondé sur le calcul, la discipline économique et la stabilité institutionnelle. La Hanse transforme ainsi la Baltique en espace organisé par les flux plutôt que par les frontières. Cette logique structure encore la Baltique contemporaine. Détroits danois, ports allemands, polonais, baltes, proximité de Saint-Petersbourg, infrastructures énergétiques et réseaux sous-marins composent un système comparable à celui qu’exploitait la Hanse. La militarisation actuelle ne contredit pas l’héritage hanséatique ; elle en constitue l’évolution logique. Plus les flux deviennent vitaux, plus leur protection devient stratégique. La guerre en Ukraine a brutalement rappelé cette évidence. En quelques années, la Baltique est passée d’espace économique discret à zone de friction majeure entre OTAN et Russie, révélant sa fonction profonde de carrefour stratégique. L’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Alliance atlantique ne crée pas une nouvelle géographie ; elle réactive une centralité ancienne. La Hanse avait fait de la Baltique le cœur économique du Nord ; la rivalité des puissances en fait aujourd’hui l’un des centres de gravité stratégiques du continent. La mer Baltique illustre ce retour de la géopolitique dans un espace que l’Europe avait cru définitivement pacifié. La militarisation de Kaliningrad (encadré 1), la remilitarisation de Gotland et l’intégration des pays nordiques à l’OTAN transforment progressivement cette mer semi-fermée en zone de dissuasion permanente. L’enjeu n’y est plus seulement territorial, mais fonctionnel : garantir la continuité stratégique entre Europe continentale et espace nord-atlantique. Dans cette configuration, les pays entourant le mer Baltique agissent comme un verrou stabilisateur autant que comme une ligne de contact potentielle avec la Russie (et la Biélorussie). Comme jadis les navires hanséatiques transportaient le sel, le bois et le grain, les cargos modernes traversent la Baltique avec pétrole, gaz et marchandises. Les gazoducs sous-marins, en particulier le controversé Nord Stream, font de cette mer un axe vital pour l’approvisionnement énergétique de l’Europe. Les ports de Gdańsk, Tallinn ou Helsinki sont aujourd’hui des plaques tournantes du commerce intra-européen, transformant la Baltique en un carrefour économique de premier plan. De plus, la mer Baltique est devenue un théâtre militaire à haute tension. La présence russe dans l’enclave de Kaliningrad, dotée de missiles et de capacités navales avancées, constitue un point de friction permanent. En face, la Suède a renforcé sa posture militaire sur l’île de Gotland, véritable verrou stratégique au centre de la mer. Entre OTAN et Russie, sous-marins, flottes et systèmes de défense anti-missiles font de la Baltique un espace où se joue la dissuasion et le contrôle des routes maritimes vitales.

Enfin, la mer Baltique est stratégiquement cruciale en raison de sa géographie unique car c’est une zone de contact directe entre l’OTAN, l’Union Européenne et la Russie (hors Ukraine). En effet, si on regarde la carte des pays environnant la mer Baltique, on voit que les pays baltes ont une frontière avec la Russie, ainsi que la Pologne (via Kaliningrad) et que, plus au nord, la Finlande (membre récent de l’OTAN, comme la Suède), a une frontière de 3200 kms avec la Russie. Il faut noter la présence géographique de la Biélorussie (satellite de la Russie) dans ce théâtre d’opérations, limitrophe avec la Pologne et les pays baltes et l’importance du corridor de Suwalki. Cette bande de territoire d’environ 65 kilomètres relie les États baltes au reste de l’Alliance atlantique tout en séparant deux espaces sous influence russe : l’enclave de Kaliningrad à l’ouest et la Biélorussie à l’est. Dans la planification militaire de l’OTAN, ce corridor représente un point de vulnérabilité majeur. En cas de crise ouverte avec la Russie, une opération visant à couper cet axe terrestre pourrait isoler rapidement la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie du reste des forces alliées, compliquant leur ravitaillement et leur défense. Face à ces menaces, l’OTAN déploie une présence multinationale terrestre, aérienne et navale pour dissuader ou contrer toute avancée russe avec les problèmes récents inhérents à l’allié (?) américain. Ainsi, vue depuis la Baltique, la Scandinavie semble constituer une ligne de contact entre l’Europe et la Russie. Vue depuis l’Atlantique, elle devient au contraire un espace de profondeur stratégique, ouvert sur les routes océaniques, l’Arctique et le système de sécurité transatlantique. Ce changement de perspective transforme la lecture géopolitique de la région : d’un théâtre régional sous contrainte, elle se révèle être une charnière maritime majeure entre deux espaces stratégiques complémentaires. Car la singularité géopolitique scandinave tient précisément à sa double orientation maritime : tournée vers une mer intérieure fortement militarisée, mais également ouverte sur l’Atlantique Nord, espace de projection stratégique, de circulation des flux transatlantiques et de recomposition sécuritaire depuis le retour de la compétition entre puissances.

L’Atlantique-Nord : la façade Ouest de l’arc géopolitique atlantico-baltique.

Par sa façade atlantique, la Scandinavie cesse d’être une marge européenne pour devenir une interface maritime majeure reliant puissance continentale, profondeur océanique et dynamique arctique. Le changement climatique transforme l’Arctique en nouvelle profondeur stratégique de l’Atlantique Nord. C’est un basculement : de périphérie glacée, l’Arctique devient un centre stratégique mondial. Avec la fonte accélérée de la banquise, on assiste à une réduction des distances Europe-Asie via les routes stratégiques polaires : Route maritime du Nord (contrôlée par la Russie), et le Passage du Nord-Ouest (Canada/USA) et permet également une intrusion plus rapide des flottes commerciales et militaires chinoises dans l’Atlantique-Nord. Mais, la centralité géopolitique contemporaine de la Scandinavie ne constitue pas une rupture stratégique liée uniquement à l’ouverture récente de l’Arctique, mais la réactivation, à l’échelle globale, d’une fonction historique d’interface maritime.

La Norvège : pivot militaire de l’Atlantique arctique.

La Norvège est aux avant-postes de l’OTAN (membre depuis 1949) en ce qui concerne l’Atlantique-Nord. Le pays a 198 kms de frontière avec la Russie et, de facto, est proche de la presqu’ile de Kola et du complexe naval russe de Mourmansk/Poliarny et ses sous-marins nucléaires dotés de missiles balistiques D’autre part, à l’échelle continentale, la mer de Barents libre de glace toute l’année est le principal débouché maritime septentrional de la Russie.

Donc, la Norvège relie concrètement l’OTAN, la zone géographique de l’Atlantique Nord et l’Arctique russe et exerce des fonctions de surveillance.

Le Groenland est aujourd’hui un verrou stratégique et l’épicentre politique de la compétition arctique et, par sa position géographique, un poste de surveillance des routes aériennes et maritimes. Le Président des Etats-Unis considère que le Groenland doit être inclus dans l’hémisphère occidental sous contrôle américain pour sa protection et la surveillance des nouvelles routes polaires. L’intérêt des Etats-Unis pour le Groenland n’est pas nouveau.

1867 : après l’achat de l’Alaska à la Russie, le secrétaire d’État américain William H. Seward étudie déjà l’idée d’acquérir le Groenland.

1940 : le Danemark, occupé par l’Allemagne nazie accorde aux Etats-Unis, via l’ambassadeur danois à Washington, l’installation de bases militaires. Le Groenland devient un avant-poste arctique américain clé.

1946 : le président Harry S. Truman propose 100 millions de dollars au Danemark pour acheter le Groenland. Le Danemark refuse.

1950-1960 : Construction de la base américaine de Thule Air Base Base

aujourd’hui Pittufik Space Base. Le Groenland devient un élément central de la stratégie nucléaire américaine pour des raisons de surveillance, de défense mais aussi d’intérêt pour les minerais dits « rares ».

2019 : Donald Trump évoque publiquement l’achat du Groenland qui entraine

un refus catégorique du Danemark et du gouvernement groenlandais.

Le Svalbard.

Le Svalbard est un archipel norvégien régi par le Traité du Spitzberg signé à Paris en 1920. Ce traité reconnait la souveraineté due la Norvège, mais il l’encadre strictement en plaçant les ressortissants des états signataires sur « un pied d’égalité absolue » pour l’accès et l’exploitation du territoire, de la pêche à l’exploitation minière. Aujourd’hui, il y a une quarantaine de pays signataires, dont la Russie et la Chine, à bénéficier de ce régime exceptionnel, qui permet aux citoyens de ces États de s’installer au Svalbard sans visa. Pour la Russie, l’archipel revêt une importance stratégique cruciale car il commande la partie nord du “bear gap“. Ce terme désigne la zone maritime que les sous-marins lanceurs d’engins de la puissante Flotte du Nord russe, basés sur la péninsule de Kola, dans le nord-ouest de la Russie, empruntent pour atteindre les eaux profondes de l’Atlantique. Dans l’autre sens, il s’agit, pour la Russie, de protéger sa force de dissuasion nucléaire et de s’assurer du non-accès de sa côte nord. Le Svalbard devient donc un point d’observation avancé sur la militarisation de la zone arctique ainsi qu’un verrou d’accès de ladite zone.

L’Arctique tend aujourd’hui vers une structuration en trois blocs stratégiques concurrents. Pour la Russie, il s’agit de contrôler la route maritime du Nord et protéger ses bases militaires nucléaires comme on l’a vu. Pour les Etats-Unis, l’Arctique est l’ultime point géographique de leur zone d’influence (hémisphère occidental) avec l’Alaska et le Groenland. La Chine considère l’Arctique comme une partie inclusive de leur stratégie d’Etat proche-arctique et multiplie les missions scientifiques (avec leurs brise-glaces) qui sont autant de missions de renseignements. D’autre part, les gisements potentiels de pétrole et de gaz off shore attirent les convoitises, compliquées par l’application (ou pas) de l’UNCLOS (United Nations Convention of the Law Of the Sea 1982).

Conclusion – La Scandinavie, nouvelle ligne de contact stratégique.

Il y a un continuum stratégique reliant Baltique et Arctique, au sein duquel la Scandinavie fonctionne comme une interface entre mondes géopolitiques : espace continental européen, mer Baltique, système maritime atlantique et arctique stratégique. Cette position intermédiaire confère aux États nordiques une importance nouvelle dans l’architecture de sécurité occidentale, tout en les exposant directement aux tensions de la rivalité entre grandes puissances. Le paradoxe nordique est alors manifeste. Les sociétés qui incarnaient l’idéal d’une Europe post-stratégique deviennent aujourd’hui des acteurs centraux du retour de la puissance, de la dissuasion et de la géopolitique classique. Loin de marquer une rupture historique, cette évolution rappelle que certaines régions ne cessent jamais d’être stratégiques ; elles traversent simplement des phases d’éclipse et de réactivation. La Baltique hanséatique, la « mer froide » de la guerre froide et l’espace arctique contemporain relèvent d’une même réalité géographique : celle d’un espace où la maîtrise de la mer conditionne l’équilibre du continent. Ainsi, l’un des axes principaux de la Géopolitique du 21ᵉ siècle pourrait bien se structurer autour d’un axe septentrional reliant mer Baltique et le très convoité océan Arctique. Dans cette nouvelle configuration, la Scandinavie n’apparaît plus comme une marge du système international, mais comme l’un de ses avant-postes décisifs, là où se dessinent déjà les équilibres stratégiques de demain.

Encadré 1 : l’importance stratégique de Kaliningrad.

Entre Pologne et Lituanie, l’exclave et district (oblast) de Kaliningrad s’étend sur 15100 km2 avec une population d’environ 500000 habitants. C’est l’ancienne Königsberg, capitale de l’ordre des Chevaliers Teutoniques, fondée en 1255. Königsberg est le lieu de naissance du philosophe Emmanuel Kant. Les accords de Yalta (février 1945) et Potsdam (juillet-août 1945) attribuent le nord de la Prusse orientale allemande, avec Königsberg, aux russes, le sud revenant à la Pologne. Staline, qui comprend l’intérêt stratégique considérable du territoire, demande cette enclave en contrepartie des destructions et des pertes humaines subies par les soviétiques pendant la guerre. Königsberg est rebaptisé Kaliningrad en l’honneur du Président du Praesidium du Soviet suprême et membre du Comité Central de l’époque, Mikhaïl Kalinine. Kaliningrad représente la deuxième « fenêtre russe » sur l’Europe après Saint-Pétersbourg et Kronstadt, mais surtout se trouve au cœur du nord de l’Union Européenne et du dispositif nord de l’OTAN. L’oblast est une base militaire regroupant des forces de l’armée de terre (une brigade mécanisée), de l’aviation (Su-27, Su 30), de missiles (S-300, S-400, Iskander) et de la marine (flotte de la Baltique). Sa situation géographique alimente les pressions sur les pays baltes et l’Alliance Atlantique. Kaliningrad revêt une importance stratégique car il permet un accès de la flotte russe à l’océan atlantique, via les détroits danois du Skagerrak et du Karregat et a un intérêt supplémentaire qui est que les 2 ports de Kaliningrad sont libres de glace toute l’année.

Pour aller plus loin.

Gibelin B. (dir) Géopolitique de l’Arctique, revue Hérodote n° 197, collectif, Éd. La Découverte, 2025

Dollinger P. La Hanse (XIIe-XVIIe siècle) Ed. Aubier 2019.

Escudé C. Géopolitique de l’Arctique Ed.PUF 2024.

Tétard F. Une enclave militaire russe dans l’OTAN, Kalinigrad.

https://www.diploweb.com/Une-enclave-militaire-russe-dans-l-OTAN-Kaliningrad.html

Kunz B. Les pays nordiques face aux actions de la Russie en mer Baltique et à Kaliningrad. https://www.ifri.org/fr/articles/les-pays-nordiques-face-aux-actions-de-la-russie-en-mer-baltique-et-kaliningrad

Russie-Norvège-Finlande-Kirkenes une région frontalière arctique très sensible https://cnes.fr/geoimage/russie-norvege-finlande-kirkenespetchenga-une-region-frontaliere-arctique-tres-sensible

Alain Boge
Alain Boge
Enseignant en Géopolitique et Relations Internationales. HEIP Hautes Etudes Internationales et Politiques - Lyon. Czech University of Life Sciences-Dpt Economy - Prag (Czech Republic). Burgundy School of Business-BSB - Dijon-Lyon. European Business School-EBS - Paris.
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